L’Aquaculture du saumon atlantique une menace pour les stocks naturels de la région du canada atlantique ?

ABSTRACT

After many years of robust productivity, wild Atlantic salmon stocks have declined since the 1970s and have become a fragile resource. At the same time, aquaculture of Atlantic salmon has grown explosively. Is salmon aquaculture a real or potential threat to the health and survival of wild stocks?

RÉSUMÉ

Après de nombreuses années de productivité intensive, les stocks naturels de saumon atlantique ont baissé depuis les années soixante-dix, de sorte que la ressource est devenue fragile. Parallèlement, l’aquaculture du saumon atlantique a connu un remarquable essor. L’aquaculture du saumon représente-t-elle une menace réelle ou potentielle pour la santé et la survie des stocks naturels ?


LE SAUMON ATLANTIQUE vit à l’état naturel dans les rivières d’Amérique du Nord, de la Nouvelle-Angleterre à la baie d’Ungava, et d’Europe, du nord de l’Espagne jusqu’en Russie ainsi qu’en Islande. Il est anadrome, c’est-à-dire qu’il fraie en eau douce mais passe la plus grande partie de sa vie dans la mer.

Le saumon naturel

Dans les rivières du nord, ils peuvent passer six ans et plus en eau douce. Les saumons passent un, deux ou parfois plusieurs hivers en mer avant de revenir dans leur rivière natale pour frayer. Malgré de longues migrations, ils ont une forte tendance à revenir dans leur rivière natale. Moins d’un pour cent des saumons atlantiques s’égarent dans d’autres rivières.

Les saumons qui arrivent à maturité après avoir passé un hiver en mer se dénomment madeleineaux. Ces derniers font moins de la moitié du poids des saumons pluribermarins et, dans les stocks où les deux se retrouvent ensemble, les madeleineaux sont principalement mâles tandis que les saumons pluribermarins sont en majorité femelles. Lorsqu’une rivière produit des madeleineaux et des saumons pluribermarins, ce sont ces derniers qui pondent la plus grande partie des œufs. Certains saumons atlantiques survivent à l’étape de la reproduction et retournent à la mer en tant que saumons noirs ; ils sont en mesure alors de frayer plusieurs fois.

Certaines rivières, comme la Magaguadavic, dans le sud du Nouveau-Brunswick, ont de petits stocks de reproducteurs, de quelques dizaines à quelques centaines, tandis que d’autres, comme la rivière Miramichi, dans le nord du Nouveau-Brunswick, possèdent plusieurs sous-stocks distincts et des dizaines de milliers de reproducteurs.

Les stocks de saumons se différencient génétiquement et sont adaptés à leur rivière natale. La différenciation n’est pas absolue mais se manifeste par des variations dans les proportions de poissons de différents stocks possédant les mêmes formes alternées d’un gène, appelées allèles. Les différences dans la fréquence relative des allèles observées entre les stocks dans des rivières avoisinantes peuvent être importantes : de 10 pour cent à 90 pour cent pour un seul allèle, bien qu’un stock d’une rivière en particulier soit rarement, voire jamais, l’unique réservoir pour un allèle.

La plupart des saumons d’Amérique du Nord qui reviennent en tant que madeleineaux migrent vers la mer du Labrador et un bon nombre de ceux qui reviennent en tant que saumons pluribermarins migrent aussi loin que la côte du Groenland, où ils ont été pêchés en grandes quantités dans les années soixante-dix et quatre-vingts. Le saumon du fleuve Saint-Jean au Nouveau-Brunswick et celui des rivières du Maine migrent vers le Groenland ; le saumon des rivières qui se jettent à l’intérieur de la baie de Fundy n’a jamais été observé à l’extérieur de cette dernière et des régions adjacentes de la Nouvelle-Écosse et du Maine.

Les stocks de saumons atlantiques étaient extrêmement productifs au cours des décennies antérieures, les plus importants fournissant des récoltes annuelles de 50 pour cent et plus de saumons adultes recensés. Au cours des 25 dernières années, la productivité a baissé dans la plupart des stocks de l’Atlantique Nord ; en outre, un grand nombre de stocks ne résistent plus à la pêche commerciale. Les stocks des rivières qui se jettent à l’intérieur de la baie de Fundy et ceux des rivières du Maine sont particulièrement fragiles. En novembre 2000, le saumon des rivières du Maine a été listé parmi les espèces menacées dans la Endangered Species Act, au États-Unis. Le saumon de l’intérieur de la baie de Fundy est également à inclure au nombre des espèces menacées.

Les raisons de la diminution des stocks naturels ne sont pas claires. La baisse marquée des poissons qui survivent à la phase marine en représente un facteur important. Il arrive parfois que cinq fois, voire dix fois moins (pour certains stocks à l’intérieur de la baie de Fundy), de saumons qu’auparavant survivent à leur séjour en mer. L’étude de la phase marine du cycle de vie du saumon est difficile et coûteuse et les causes précises de l’augmentation de la mortalité demeurent inconnues.

La proportion de nouvelles populations de smolts qui arrivent à maturité en tant que madeleineaux dans les stocks d’Amérique du Nord s’est accrue de façon constante au cours des 30 dernières années passant de moins de 50 pour cent à plus de 75 pour cent.[ 2 ] Les raisons de cette augmentation sont inconnues, mais cela indique que moins d’œufs sont produits par saumon recensé.

Le saumon naturel doit faire face à d’autres menaces telles que les barrages et la dégradation ou la perte de son habitat en eau douce résultant des pluies acides, de l’exploitation forestière et des pratiques agricoles.

L’objectif de conservation principal dans la gestion du saumon atlantique au Canada est de permettre la fécondation de suffisamment d’œufs dans chaque rivière pour maximiser la production de smolts. Pour tout le pays, la responsabilité de la conservation du saumon atlantique incombe au ministère des Pêches et Océans, mais, au Québec, elle relève du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation.

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Selon le Conseil international pour l’exploration de la mer, les échappées de saumons atlantiques à Terre-Neuve en 1999 ont été estimées à presque le double du nombre d’animaux requis pour la conservation de l’espèce, une situation qui varie à d’autres endroits. Les rivières du Québec n’ont atteint que 68 pour cent du nombre de saumons requis, celles du sud du Golfe du Saint-Laurent atteignant 50 pour cent, la côte atlantique de la Nouvelle-Écosse et les rivières qui se jettent dans la baie de Fundy ainsi que les rivières américaines, quatre pour cent[ 3 ]. Les rivières qui se jettent dans la baie de Fundy n’atteignaient pas les dix pour cent du chiffre de ponte ciblé et certaines rivières ne présentaient aucun reproducteur.

Les pêcheries commerciales de saumon ont été fermées en Amérique du Nord en commençant par celles de l’île d’Anticosti en 1968, celles du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de Port-aux-Basques en 1972 et, finalement, celles du Labrador en 1998. La fermeture des pêcheries commerciales a permis d’augmenter le nombre de reproducteurs observés dans les rivières, ralentissant ainsi le déclin des stocks naturels et, dans certains cas, renversant la tendance.

Le saumon atlantique représente un emblème de la pêche sportive. Les forfaits de pêche sportive comprenant la pêche au saumon à la ligne coûtent nettement plus cher que ceux qui offrent d’autres espèces dont la truite. Selon une étude menée par le ministère des Pêches et Océans, la pêche à la ligne aurait généré au Canada environ 2,5 milliards de dollars en recettes directes en 1995, principalement en Ontario et au Québec ; 46 millions de dollars ont été récoltés au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse. Dans de nombreuses rivières, la pêche sportive se limite à attraper le poisson et à le relâcher. Toutefois, les madeleineaux peuvent être pêchés à Terre-Neuve et dans les rivières du golfe du Saint-Laurent ainsi que le saumon pluribermarin dans certaines rivières du Québec et du Labrador.

La pêche autochtone est autorisée dans certaines rivières. À cela s’ajoute le braconnage.

Aquaculture

L’aquaculture du saumon au Canada atlantique a débuté au milieu des années 70 à St. Andrews, au Nouveau-Brunswick, à la suite d’une expérience concluante d’hivernage à la station biologique du ministère des Pêches et Océans. Les aquaculteurs canadiens du saumon utilisent des cages d’élevage pour élever les smolts des écloseries jusqu’à ce qu’ils atteignent une taille commerciale.

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L’aquaculture du saumon n’a cessé de croître à un rythme rapide au cours des 25 dernières années. La Norvège (415 000 tonnes en 1999), l’Écosse (120 000 tonnes en 1999) et le Chili sont les plus grands producteurs, mais le Canada a produit 58 000 tonnes en 1998,[ 3 ] dont 16 000 tonnes provenaient du Canada atlantique. L’aquaculture du saumon représente également une industrie importante dans le Maine, avec une production d’environ 13 000 tonnes en 1998. Au Canada atlantique, 87 pour cent de la production provenait du sud du Nouveau-Brunswick et 11 pour cent de la Nouvelle-Écosse. Terre-Neuve a compté pour deux pour cent de la production canadienne de la côte est, à savoir 400 tonnes. Au Canada, 72 pour cent de la production aquacole de saumon atlantique en 1998 provenait de la Colombie-Britannique.[ 4 ] Bien que les prises sauvages représentaient un nombre supérieur à celui de la production aquacole dans les années soixante-dix, cette dernière n’a cessé d’augmenter et est devenue beaucoup plus importante en termes de nombre d’individus que les prises sauvages en déclin dans les années quatre-vingt-dix. La production totale de saumons sauvages en Amérique du Nord est d’environ 500 000 madeleineaux et pluribermarins annuellement, un chiffre beaucoup plus bas que celui de la production aquacole annuelle.

L’aquaculture du saumon représente une valeur économique substantielle. Au Nouveau-Brunswick, elle atteignait 107 millions de dollars en 1998 pour aujourd’hui surpasser la valeur de la pomme de terre, le produit agricole en deuxième ordre d’importance.

L’aquaculture est un marché très concurrentiel sur lequel s’exercent continuellement des pressions à la baisse sur les prix. Les producteurs sont contraints de se battre sans cesse pour faire baisser les coûts baissent. Nonobstant les facteurs importants tels que l’efficacité de la conversion alimentaire et les coûts d’alimentation, deux des facteurs clés liés aux coûts sont les taux de croissance et la résistance à la maladie des stocks de saumons utilisés. Le souhait des producteurs aquacoles d’importer des saumons reproducteurs de tout premier ordre a entraîné des conflits avec des groupes voués à la protection des stocks naturels.

Effets possibles de l’aquaculture sur les stocks naturels

Les effets possibles de l’aquaculture sur les stocks naturels sont de trois ordres : les effets génétiques, les effets sur l’environnement et la maladie et la prédation.

La génétique

Les cages d’élevage sont soumises à d’importantes forces hydrodynamiques pendant les tempêtes et aux attaques de prédateurs tels que les phoques. Il arrive qu’elles cèdent et que les saumons se retrouvent dans les eaux avoisinantes. Récemment, grâce à l’expérience accumulée, les échappées sont devenues moins fréquentes et ont touché moins de poissons, mais on observe encore des échappées de milliers de saumons à la fois. Le Conseil international pour l’exploration de la mer a rapporté, en 1999, que 600 kg de poissons d’élevage qui s’étaient échappés ont été repérés dans des passes à poissons régulées sur quelques rivières dans le Maine et dans la baie de Fundy. Bien que les saumons qui s’échappent aient tendance à rester près de leur pisciculture, certains se perdent et entrent dans les rivières avoisinantes pour se reproduire quand ils le peuvent. Certes, la surveillance des rivières à saumons n’est pas une pratique étendue, mais des saumons d’élevage, qui s’étaient échappés, ont été repérés dans 14 rivières du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, entre 1979 et 1998, et dans huit rivières du Maine.

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Les saumons qui se sont échappés peuvent envahir les stocks naturels dans les rivières ne comptant que quelques reproducteurs. Dans le cas de la rivière Magaguadavic, au Nouveau-Brunswick, un cours d’eau situé à proximité des bassins d’élevage de saumons et qui possède un stock de saumons naturels faible et en diminution depuis 1994, les poissons qui se sont échappés sont plus nombreux — parfois jusqu’à neuf fois — que les saumons naturels revenus pour se reproduire. Depuis 1997, on a pris des mesures pour empêcher le saumon d’élevage de franchir une passe à l’embouchure de la rivière ; auparavant, il réussissait à s’y reproduire. L’expérience de l’Irlande a démontré que les descendants de saumons d’élevage peuvent se développer plus rapidement et dominer les tacons naturels dans les rivières, mais qu’ils ont vraisemblablement moins de chances de survie en mer que les smolts naturels. On s’inquiète du nombre relativement élevé de poissons d’élevage qui remplaceraient les reproducteurs naturels et qui, à long terme, seraient incapables de survivre par eux-mêmes.

L’échappée de saumons d’élevage est semblable à la mise en valeur des stocks naturels par la libération d’alevins, de tacons et de smolts provenant d’écloseries. Au cours des dernières décennies, dans les projets de mise en valeur des stocks, on utilisait parfois un petit nombre de reproducteurs ou de géniteurs de rivières éloignées de celles qui étaient mises en valeur. Il n’existe pas de preuve absolue d’une diminution de la diversité génétique des stocks là où ces méthodes ont été utilisées. Toutefois, l’expérience a entraîné l’exercice d’un plus grand soin dans le choix des reproducteurs pour assurer la diversité génétique et l’utilisation de descendants pour mettre en valeur uniquement la rivière d’origine des parents ou, du moins, seulement les rivières avoisinantes.

Les interactions écologiques

Le saumon d’élevage peut s’échapper des écloseries directement dans les rivières où vivent des populations de saumons à l’état naturel. Les poissons d’élevage qui s’échappent et se reproduisent peuvent produire une deuxième génération de jeunes d’élevage hybrides dans les rivières à saumons. Dans les deux cas, le saumon d’élevage et le saumon hybride peuvent concurrencer le saumon naturel. L’expérience menée en Irlande indique de façon indirecte que le saumon d’élevage et les juvéniles hybrides chassent les juvéniles naturels de leur habitat.

La reproduction des poissons d’élevage qui se sont échappés peut nuire aux nids construits antérieurement par les saumons naturels, réduisant ainsi la durée de survie des œufs des poissons naturels. Le saumon d’élevage et le saumon naturel peuvent également agir en interaction dans l’environnement côtier et marin. Les smolts et les adultes naturels peuvent migrer en passant par des eaux telles que celles de la baie Passamaquoddy, où l’on pratique la pisciculture. Ils peuvent être chassés par les phoques et les oiseaux marins attirés par les piscicultures.

Dans certaines rivières, le saumon d’élevage ne constitue pas la seule menace pour les stocks de saumons naturels. L’achigan à petite bouche, un poisson apprécié pour la pêche sportive et un prédateur potentiel de l’alevin et du tacon, a été délibérément introduit dans la rivière Magaguadavic dans les années vingt et se retrouve également dans divers bassins dans les Maritimes.

Les maladies et les parasites

Les maladies naissent dans les stocks naturels et les parasites, dans les écosystèmes naturels. La culture intensive maintient une grande densité de poissons dans des conditions stressantes. Bien que les pisciculteurs cherchent à minimiser le stress pour maximiser la survie de l’espèce, une grande densité de saumons constitue un terrain propice à la transmission de maladies infectieuses et à la propagation de parasites.

On a relevé des exemples de poissons d’élevage s’étant échappés et ayant transmis une maladie à des stocks naturels auparavant en bonne santé. Par exemple, la furonculose a été transmise du poisson d’élevage au poisson naturel en Norvège après avoir été transmise par un poisson d’élevage lors d’un transfert en provenance de l’Écosse.

Il arrive que l’apparition d’une maladie soit observée pour la première fois dans le poisson d’élevage d’une région. L’anémie infectieuse du saumon, une forme de leucémie d’origine virale déjà observée chez le saumon d’élevage en Norvège et en Écosse, est devenue une menace pour les salmonicultures dans la baie Passamaquoddy. En 1999, pour la première fois, on a trouvé des saumons d’élevage échappés, infectés par le virus de l’anémie infectieuse, tentant de pénétrer dans la rivière Magaguadavic, au Nouveau-Brunswick. Des traces d’infection ont été décelées sur des saumons naturels de retour lors de leur rétention dans un bassin de géniteurs avant la fraie. Dans cette rivière, en 2000, les alevins d’élevage issus de reproducteurs ont été infectés par le virus.

Le pou du poisson (Lepeoptheirus salmonis), et autres espèces apparentées, sont des invertébrés marins qui se retrouvent dans les stocks de poissons naturels à proximité des piscicultures de saumons et ailleurs. Les poux du poisson mangent la chair du saumon et, en nombre suffisant, ils peuvent tuer leur victime. La pisciculture est un environnement propice à l’augmentation des populations de poux du poisson. Les épidémies sont traitées avec diverses substances thérapeutiques. Les traitements à la pyréthrine (l’ingrédient actif de la poudre anti-puces pour les chats et les chiens) et aux pyréthrines synthétiques, par exemple, sont extrêmement toxiques pour les invertébrés, ce qui soulève des inquiétudes relativement aux effets secondaires du traitement, par exemple sur les populations de homards. Bien que les substances thérapeutiques ne soient administrées que par les vétérinaires, leur utilisation est controversée ; une seule substance thérapeutique est enregistrée pour enrayer le pou du poisson en vertu de la Loi sur les produits antiparasitaires, le salmosan. Son utilisation est habituellement une utilisation « non indiquée sur l’étiquette »[ 5 ] et ne se fait qu’en cas d’urgence. L’utilisation de drogues à usage vétérinaire non enregistrées peut être approuvée en fonction de chaque cas sur dépôt d’une demande après du Bureau des drogues à usage vétérinaire à Santé Canada.

Les menaces potentielles sont-elles bien réelles?

Les poissons d’élevage qui se sont échappés peuvent bel et bien affecter les faibles stocks des rivières avoisinantes. Une analyse de risque effectuée par le ministère des Pêches et Océans sur la rivière Magaguadavic a révélé que des fraies successives par des poissons qui se sont échappés, plus nombreux que les reproducteurs naturels, et disposant d’une faible capacité d’adaptation pour survivre en tant que stock sujet à la sélection naturelle, entraîneraient la perte de la population naturelle en 25 ans et celle sujette à la sélection naturelle en 30 ans tout au plus.

Les stocks du Maine ont été placés sur la liste des espèces menacées en novembre 2000 et ceux de l’intérieur de la baie de Fundy sont si faibles qu’ils risquent aussi d’être portés sur les listes des espèces menacées au Canada. Certes, leur faible nombre actuel et leur basse productivité peuvent résulter de beaucoup de facteurs, mais leur vulnérabilité aux changements génétiques dus aux poissons d’élevage s’étant échappés peut justifier la prise d’importantes mesures de protection. La Endangered Species Act, aux Etats-Unis, entraînera des mesures restrictives pour l’aquaculture et d’autres activités telles que la dérivation des eaux de rivières à saumons qui ont un impact sur le saumon naturel. Le Canada n’a pas encore de législation sur les espèces en péril, mais la législation présentée à la Chambre des communes en 2000 nécessiterait un plan de relance qui identifierait et analyserait les menaces importantes pour la survie et le retour des populations listées.

Le danger des interactions génétiques augmente proportionnellement à l’augmentation de la différence génétique entre le poisson naturel natif et le poisson d’élevage. Pour le saumon atlantique, les plus grandes différences génétiques se retrouvent entre le poisson d’Amérique du Nord ct celui d’origine européenne. L’Organisation pour la conservation du saumon de l’Atlantique Nord (OCSAN) est une convention internationale qui vise à la conservation des stocks de saumons naturels dans l’Atlantique Nord. La Commission nord-américaine de l’OCSAN a adopté des protocoles relatifs à l’introduction et au transfert qui interdisent l’introduction de saumons d’origine européenne dans l’est de l’Amérique du Nord. Avant l’entrée en vigueur de ces protocoles, des saumons européens ont été importés dans le Maine, où ils sont toujours utilisés en aquaculture. La laitance était toujours importée dans le Maine en 1998 étant donné qu’elle n’avait pas été exclue des protocoles de façon explicite. Dans le sud du Nouveau-Brunswick, les aquaculteurs utilisent le saumon originaire du fleuve Saint-Jean et ceux de Nouvelle-Écosse, le saumon de ce même fleuve et de certaines rivières.

Une passe à poissons sur la rivière Magaguadavic sert de point de contrôle pour empêcher l’entrée de poissons d’élevage adultes, mais certains poissons échappés des écloseries ont été observés occupant l’habitat de jeunes saumons.

En Europe, on a démontré l’existence d’interactions écologiques en eau douce. Celles-ci comprennent la superposition des nids des poissons qui se sont échappés et de ceux des poissons naturels, la lutte entre les alevins et les tacons ainsi que le déplacement de l’habitat du poisson naturel en eau douce. Il existe également des signes évidents d’augmentation de la prédation sur les stocks naturels lorsqu’il y a abondance de poissons d’élevage à proximité.

L’état de santé des stocks naturels n’est pas assez bien surveillé pour permettre de détecter les tendances potentielles des maladies reliées aux activités d’aquaculture. Les maladies peuvent être transmises par le transfert d’un poisson malade dans une région auparavant saine, comme ce fut le cas avec la furonculose en Norvège. Au Canada, la réglementation sur la santé du poisson empêche les transferts interprovinciaux ou internationaux de saumons malades. Aucune maladie n’est apparue depuis la mise en pratique de la réglementation en 1977. La création et l’utilisation de vaccins ont réduit les infections bactériennes chez le saumon d’élevage.

Situation actuelle

Le 17 novembre 2000, le U.S. Fish and Wildlife Service et le National Marine Fisheries Service ont inclus le saumon atlantique de sept rivières du Maine dans la Endangered Species Act. Cette action découle d’un procès intenté par des groupes de conservation qui ont poussé les organismes fédéraux à accepter un plan de conservation pour l’État du Maine comme solution de rechange au classement. Des mesures rigoureuses visant la conservation et la restauration de ces stocks suivront.

En 1999, une proposition relative au classement des stocks de saumons de l’intérieur de la baie de Fundy en tant qu’espèce menacée a été soumise au Comité sur le statut des espèces menacées de disparition au Canada (CSEMDC). Le ministère des Pêches et Océans n’a pas attendu le plan d’action du CSEMDC et a instauré un plan de redressement comprenant des dépenses par le ministère et ses partenaires, d’environ un million de dollars pour l’an 2000, afin d’obtenir plus de renseignements sur les causes de la mortalité marine et d’améliorer la surveillance en eau douce. Le ministère des Pêches et Océans travaille en collaboration avec la Fédération du saumon Atlantique pour repérer les postsaumonneaux des rivières se jetant dans la baie de Fundy qui migrent vers la baie Passamaquoddy et au-delà. Cette recherche vise à mieux comprendre la distribution de ces poissons durant la phase marine et à éclaircir les causes de l’augmentation de la mortalité marine.

En association avec le ministère des Pêches et Océans, la province du Nouveau-Brunswick et les groupes de conservation, le secteur de l’aquaculture au Nouveau-Brunswick cherche à mettre en application un plan de redressement pour le saumon dans la rivière Magaguadavic. Le secteur a produit des smolts à partir de géniteurs naturels provenant de la rivière et en élève un certain nombre dans des cages dans la baie de Fundy ; ces poissons sont destinés à être relâchés dans la rivière en tant que reproducteurs.

En 1994, l’Organisation pour la conservation du saumon de l’Atlantique Nord a adopté une résolution visant à minimiser les impacts de l’aquaculture du saumon sur les stocks naturels. La résolution faisait mention des poissons qui s’échappent, de la transmission de maladies et parasites ainsi que des sujets de recherche. L’OCSAN prévoit une nouvelle version du protocole pour le relâchement et le transfert de poissons en Amérique du Nord. Cependant, elle n’a pris aucune décision en 2000 ; elle attend l’adoption de protocoles interprovinciaux par les ministres fédéral et provinciaux des pêcheries, en août 2000» relativement au relâchement et au transfert de poissons sur le territoire canadien ainsi que le résultat du classement des stocks de saumons du Maine sur la liste des espèces menacées.

Le 8 octobre 2000, le Globe and Mail a signalé la perte de milliers de saumons lorsque de grandes marées ont arraché les amarres de cages flottantes près de Deer Island au Nouveau-Brunswick.

Conclusion

Comme c’est le cas avec la mise en valeur des stocks, il n’existe pas de preuve concluante que l’aquaculture a nui ou nuit aux stocks de saumons naturels dans l’est de l’Amérique du Nord.

Les changements génétiques des stocks naturels faibles provoqués par les poissons d’élevage qui se sont échappés semblent représenter la plus grande menace qu’exerce l’aquaculture du saumon sur le rétablissement de ces stocks dans cette région. Malheureusement, de nombreux stocks faibles se trouvent dans la baie de Fundy et dans le Maine, où l’aquaculture du saumon est concentrée. Les plans de rétablissement des stocks extrêmement faibles devront absolument entraîner une restriction des interactions négatives potentielles avec les piscicultures.

Les interactions écologiques entre l’alevin et le tacon s’étant échappés des écloseries et le saumon naturel constituent un risque dans les rivières porteuses d’écloseries aquacoles. Les poissons qui se sont échappés peu-vent contribuer aux changements génétiques.

L’apparition et le transfert de maladies et de parasites constituent des risques potentiels qui exigent de la vigilance lors des tests et la mise en application de la réglementation et des protocoles.

La salmoniculture telle qu’elle est pratiquée actuellement ne constitue pas une menace pour ce qui concerne la survie globale du saumon naturel au Canada, mais pourrait contribuer à la perte des stocks naturels faibles dans certaines rivières, particulièrement de ceux qui se trouvent à proximité de bassins d’aquaculture en exploitation.

Read more: http://isuma.net/v02n04/huebert/huebert_e.shtml


Note

*   W. G. Doubleday est stagiaire de troisième niveau, science et technologie, auprès du Centre canadien de gestion.

 1.  Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM), Rapport du comité consultatif sur la gestion des pêches à l’OCSAN, 2000.

 2.  CIEM, 2000

 3.  Les statistiques de production canadiennes du MPO pour 1998 utilisées dans cet article sont inférieures de 25 pour cent aux chiffres correspondants dans une étude de production de 1999 de Price Waterhouse Coopers.

 4.  Pour une analyse de la diminution de saumon coho et de sa relation à l’aquaculture, voir « On the decline of Pacific salmon and speculative links to salmon farming in Bristish Columbia » de D.J. Noakes, R.J. Beamish et M.L. Kent, Aquaculture, no 183, 2000, p. 363-386

 5.  C’est-à-dire, approuvé par Santé Canada pour utilisation sur un autre animal destiné à l’alimentation.